Médiamétrie vient de publier L’Année Audio 2025-2026, et le message principal tient en une phrase : presque tout le monde écoute de l’audio, tous les jours, quel que soit son âge.
- Un média universel. 83 % des 15-80 ans, soit 43 millions de personnes, écoutent au moins une offre audio chaque jour, et c’est vrai à tous les âges : 87 % chez les 15-24 ans, 85 % chez les 25-34 ans, 86 % chez les 35-49 ans, 83 % chez les 50-64 ans et 75 % chez les 65-80 ans.
- La radio reste en tête. Elle représente 53 % du temps d’écoute audio, devant le streaming musical (34 %), les autres offres comme la musique personnelle et les livres audio (8 %) et les podcasts natifs hors radio (4 %). Chaque jour, 66 % des Français l’écoutent, pendant 2h47 en moyenne.
- Le podcast progresse. 48 % des Français en écoutent chaque mois, contre 39 % en 2023.
- On mélange tout. Sur un mois, 77 % des auditeurs associent le direct et l’écoute à la demande, et 67 % utilisent à la fois du gratuit et du payant. Comme le résume Médiamétrie, les Français se fabriquent leur propre parcours d’écoute.
Derrière ces moyennes, les habitudes diffèrent beaucoup d’un âge à l’autre, et c’est ce qui rend la question de l’avenir passionnante.
Et en 2036 ? Trois scénarios et une grande question
Personne n’a de boule de cristal. Ce qui suit, ce sont des pistes de réflexion à partir de ces chiffres, pas des prévisions officielles.
La grande question : les jeunes reviendront-ils à la radio ?
Regardez d’abord qui écoute la radio chaque jour. C’est le cas de 49 % des 13-24 ans, 53 % des 25-34 ans, 72 % des 35-49 ans, 76 % des 50-64 ans et 71 % des 65 ans et plus. L’écart entre les jeunes et leurs aînés saute aux yeux.
Il y a deux façons de l’expliquer :
- L’effet d’âge. On écouterait la radio davantage en vieillissant, parce que la vie adulte s’y prête : le trajet en voiture, la cuisine, la matinale. La voiture représente à elle seule 34 % de l’écoute de la radio. Dans ce cas, les jeunes d’aujourd’hui y viendront tout naturellement.
- L’effet de génération. Chaque génération démarrerait avec un goût moins prononcé pour la radio que la précédente, et le garderait toute sa vie. Dans ce cas, la radio s’éroderait peu à peu, au rythme du renouvellement des générations.
Qui a raison ? Probablement un peu des deux. Selon Ketil Media, la radio touchait plus de 80 % des moins de 25 ans en 2010, plus de 75 % en 2015, puis 63,5 % en 2020. Et d’après le ministère de la Culture, les 25-34 ans étaient à 65 % en 2021. Aujourd’hui, ils sont à 53 %. Les jeunes adultes d’aujourd’hui écoutent donc moins la radio que ceux d’hier : c’est un point pour l’effet de génération. Mais les 35-49 ans restent très fidèles, ce qui plaide pour l’effet d’âge.
Un petit calcul pour fixer les idées. Entre les 25-34 ans (53 %) et les 35-49 ans (72 %), il y a 19 points d’écart. Si les trentenaires d’aujourd’hui rattrapent tout l’écart en vieillissant, ils seront à 72 % en 2036. S’ils n’en rattrapent que la moitié, 62 %. S’ils ne rattrapent rien, ils resteront à 53 %. C’est un exercice d’illustration, pas une prévision, mais il montre à quel point tout est ouvert.
Une précaution : ces séries ne reposent pas toujours sur les mêmes études, donc la comparaison reste approximative. Et la façon de mesurer évolue elle aussi : l’enquête sur la radio est désormais en partie réalisée par questionnaire en ligne sur smartphone, car de moins en moins de gens acceptent un long entretien téléphonique. L’écoute au casque, très répandue chez les jeunes, est aujourd’hui estimée par modèle et pas mesurée directement.
Le vrai test aura lieu en 2036 : les 13-24 ans d’aujourd’hui auront alors entre 23 et 34 ans. On verra ce qu’ils auront fait de la radio.
Scénario 1 : la radio sans le poste
Aujourd’hui, la radio s’écoute encore surtout sur un vrai poste : le poste et l’autoradio gardent 73 % du volume d’écoute. Mais le numérique grignote du terrain : 27 % de l’écoute radio passe désormais par un support numérique, soit 10 points de plus en cinq ans. Le smartphone seul pèse 16 %. Chez les moins de 35 ans, le poste traditionnel ne compte déjà que pour 13 % du temps d’écoute.
Si ce rythme se maintient, on pourrait approcher les 45 à 50 % d’écoute numérique en 2036. Autrement dit, la radio resterait une radio, mais elle passerait de moins en moins par un petit boîtier posé dans la cuisine.
Le dernier bastion, c’est la voiture. La radio numérique terrestre (le DAB+, une sorte de TNT de la radio) s’étend : 621 stations émettaient en DAB+ en avril 2026, et la couverture devrait dépasser 80 % de la population d’ici fin 2026. Aucune date d’arrêt de la FM n’est prévue pour l’instant. Mais un point d’inquiétude émerge : en juillet 2026, une question écrite à l’Assemblée nationale pointait que certains constructeurs vendent désormais des voitures sans autoradio intégré.
Autre nouveauté : l’assistant vocal. Renault déploie l’assistant Gemini de Google dans ses voitures, y compris pour commander la radio à la voix. Gemini a aussi remplacé Google Assistant sur les enceintes connectées en France. Imaginez en 2036 : vous dites « mets-moi de quoi m’informer pendant ma route », et c’est l’assistant qui choisit pour vous une station, un podcast ou une playlist. La radio resterait puissante grâce à ses rendez-vous, comme les 11,9 millions de personnes qui l’écoutent à 8 heures, mais elle dépendrait de ces nouveaux intermédiaires pour être trouvée.
Scénario 2 : quand le podcast se regarde
Le podcast est en pleine forme. Plus de 160 millions de podcasts français ont été écoutés ou téléchargés dans le monde en juin 2026.
Mais voici le détail qui change tout : 47 % des auditeurs quotidiens de podcasts choisissent souvent la version filmée. Les radios s’y mettent : NRJ a lancé un podcast vidéo diffusé en même temps sur YouTube, Spotify et son application. Le podcast devient un mélange de radio et de talk-show.
Pourquoi est-ce un enjeu ? Parce que le grand avantage de l’audio, c’est qu’on peut faire autre chose en écoutant : conduire, cuisiner, courir. La vidéo, elle, demande vos yeux. Plus le podcast se filme, plus il concurrence les écrans, et plus il risque de perdre ce super-pouvoir.
L’effet varie selon l’âge. Les 15-24 ans écoutent surtout de la musique : 14 % seulement de leur temps d’écoute est du « parlé », contre 40 % pour les plus de 50 ans. La vidéo pourrait être un bon moyen d’attirer les jeunes vers le parlé. De leur côté, les 35-49 ans, dont 54 % écoutent des podcasts (13 points de plus en trois ans), resteront sans doute fidèles à l’écoute classique.
Une bonne nouvelle pour les créateurs : l’attention est au rendez-vous. 56 % des auditeurs écoutent leurs podcasts en entier, et 77 % n’accélèrent pas la lecture.
Côté chiffres, si la hausse se poursuivait au rythme actuel, on approcherait 80 % d’auditeurs mensuels en 2036. C’est peu probable : les usages finissent toujours par plafonner, et un palier entre 60 et 70 % semble plus réaliste.
Scénario 3 : le payant, l’IA et le prix du « vrai »
Le payant avance doucement : il représente 25 % du temps d’écoute en 2026, contre 21 % en 2023. Chez les 15-24 ans, le streaming musical payant pèse 46 % de leur écoute musicale. Au rythme actuel, on atteindrait environ 38 % en 2036. Le gratuit a pourtant des atouts : les investissements publicitaires dans l’audio digital ont dépassé 151 millions d’euros en 2025, en hausse de 23 %.
Mais la vraie nouveauté, c’est l’intelligence artificielle. Les chiffres de Deezer donnent le vertige :
- La plateforme reçoit plus de 90 000 morceaux générés par IA par jour (juin 2026), contre 10 000 au démarrage de son outil de détection en janvier 2025.
- Pourtant, ces morceaux ne représentent que 1 à 3 % des écoutes. Deezer les écarte de ses recommandations, et la majorité des écoutes enregistrées sur ces titres sont truquées par des robots.
- Et surtout : dans un test mené par Ipsos, 97 % des participants n’ont pas réussi à distinguer un morceau entièrement généré par IA d’un morceau humain.
En résumé, la production devient infinie, et on ne sait plus faire la différence à l’oreille. Or les jeunes, qui découvrent 68 % de leurs nouveautés musicales sur les réseaux sociaux, sont les plus exposés à ce flot de contenus.
Ce que l’on peut imaginer pour 2036, quand tout peut être fabriqué à l’infini, ce qui devient précieux, c’est ce qui est vivant et identifiable. Une voix connue, une équipe, un direct, un événement que des millions de personnes partagent en même temps. C’est là que la radio pourrait jouer une carte forte. À une condition : être elle-même transparente sur l’usage qu’elle fait de l’IA.
Aucun de ces scénarios ne s’exclut : ils peuvent se produire en même temps, avec des poids différents selon l’âge. Deux inconnues pèseront lourd : les nouvelles façons d’accéder au son (assistants vocaux, voiture), plus rapides à changer les habitudes que les tendances lentes, et les règles qui seront décidées (accès à la radio dans les véhicules, étiquetage des contenus IA). Enfin, Médiamétrie prépare un dispositif de mesure unique, dont le calendrier reste à fixer avec le marché. Comparer 2026 et 2036 demandera donc de raccorder des chiffres obtenus avec des outils différents.
Mais une chose est sûre : l’audio ne disparaîtra pas, il se transforme. Reste à savoir par où il passera.
